









Nous devions nous retrouver à l’hôtel Regina, mais c’était pile le jour où le front national fêtait Jeanne d’Arc. Devant la nuée de photographes qui attendaient Marine Le Pen, nous avons préféré nous rabattre au Lutetia, un endroit plus cosy, bien à l’abri du brouhaha et d’un amalgame possible. Alain Souchon nous attendait pour revenir sur ses premières lectures en images et sur sa collaboration avec Jean-Jacques Sempé sur le disque À cause d’elles…Par Frédéric Bosser
Parlez-nous de ce CD-objet où on découvre de superbes aquarelles de Sempé…
Quand ma maison de disques a parlé de trouver des dessins pour illustrer le livret et la couverture du CD, j’ai immédiatement pensé à lui. Pour moi, c’est un dieu vivant ! Mais je craignais qu’il refuse, faute de temps. Bien qu’il soit dans les préparatifs de son importante exposition à l’Hôtel de Ville de Paris, il a tout de suite dit oui. Je me suis rendu chez lui où j’ai souvenir d’avoir été très impressionné par son atelier et tous les dessins qui s’y trouvaient. Comme tout le monde, je suis fasciné par la qualité de ses travaux. Ce ne sont pas juste des dessins avec des légendes drôles. C’est non seulement tout un univers, une poésie et une mélancolie, mais aussi tout un tas de questionnements sur la vie. On peut se poser mille questions devant chacune de ses images. J’aime ces petits bonshommes qui défient ces villes immenses. On ne sait jamais s’ils veulent se bagarrer avec elles ou s’ils vont être écrabouillés par elles. (Rires.)
Vous êtes-vous rendu à l’exposition à l’Hôtel de Ville de Paris ?
Deux fois ! Une fois seul et une fois avec lui. Le fait qu’il soit là avec moi était bouleversant.
Lui avez-vous donné des directives ou tout au moins des directions pour votre livret ?
Pas du tout ! Je lui ai tout simplement donné les textes de mes chansons. Là, il m’a dit qu’il n’allait pas les illustrer à la lettre mais qu’il allait proposer des choses qui lui passeraient par la tête en les lisant. Sur « Le Jour et la Nuit », il a représenté un petit enfant sur un balcon qui regarde un poisson dans le ciel, où est assis un autre enfant. Je pense que celui qu’il a représenté dans le ciel accroché à ce gros poisson, c’est moi ! J’ai été très flatté qu’il me place là. De manière générale, j’ai été très touché par l’attention qu’il a portée à mon travail. Je sais qu’il aime bien mes chansons, qu’il m’aime bien moi, et cela suffit à mon bonheur.
Est-ce que vous écrivez en pensant à des images ?
Sur certaines chansons, oui ! Sur « La Ballade de Jim », je voyais ce type malheureux en amour, un poil voyou, tourner en rond avec sa voiture tout en buvant un peu trop. C’était très cinématographique. Dans ce cas-là, j’essaie toujours de mettre le moins de mots possible et d’être le plus précis dans mes textes.
Ce qui voudrait dire que vous êtes plus image photographique que dessinée ?
Le dessin est une chose qui me fascine pour plusieurs raisons. D’abord parce que je n’y connais rien et puis parce que je n’ai aucune aptitude dans ce domaine. Je suis incapable de dessiner quoi que ce soit. Ce monde m’est finalement aussi étranger que les femmes… Ces dernières sont prêtes à faire n’importe quoi pour avoir des chaussures avec des semelles rouges. Allez comprendre pourquoi ! (Rires.)
Est-ce que le dessin faisait partie de votre environnement familial au même titre que la musique ?
Pas du tout ! Cela dit, j’ai souvenir de reproductions de Pablo Picasso ou de Raoul Dufy sur les murs de la maison. Mais sans plus ! C’est sûrement pour cela que ce monde me fascine.
Et au niveau de vos lectures ?
Quand on m’a placé en pension à l’âge de sept ans loin de chez moi, dans les Alpes, on m’a offert un recueil du magazine Spirou. Là, j’ai découvert non seulement ce personnage accompagné de son fidèle ami Fantasio, mais aussi le comte de Champignac, Sécotine, la Turbotraction… sans oublier d’autres héros de papier comme Buck Danny. Ce recueil a été très important pour moi car il me raccrochait à ma famille… à ma maison. Je l’ai lu des dizaines et des dizaines de fois, dans les moindres recoins, y compris ce qui ne m’intéressait pas.
Qu’avez-vous lu d’autre ?
Mes parents m’ont ensuite abonné à Bayard. Puis lorsque j’ai attrapé une angine à 8 ans, j’ai reçu en cadeau Le Trésor de Rachkam le rouge et Le Secret de la Licorne. Là, j’ai adoré être malade. (Rires.) Ces deux livres m’ont enthousiasmé et m’ont tenu compagnie pendant toute ma convalescence. Moi qui adorais Robinson Crusoé, je retrouvais mon amour pour les vieux bateaux, la mer, l’aventure, etc. Le graphisme d’Hergé, la tête de Tintin et de tous ces autres personnages m’ont beaucoup marqué…
Qu’avez-vous pensé du film de Steven Spielberg ?
Il nous montre des gens qui n’ont rien à voir esthétiquement avec ce que j’ai aimé. Même si je trouve que ce réalisateur est un génie, capable de raconter de très belles histoires, je trouve que l’on n’a pas le droit de faire ça ! Tintin est à nous, il fait partie de notre patrimoine et ce n’est pas possible d’en faire une marionnette comme c’est le cas ici. Ce film, dont je n’ai vu que la bande-annonce, m’a profondément gêné. Il aurait fallu respecter le fait que dans Tintin, les univers qui entourent les personnages étaient déjà démodés au moment de leur création… Je vous jure que dès que j’ai vu arriver les premières affiches dans Paris, j’ai eu un pincement au cœur car elles préfiguraient la transformation du Tintin que j’ai tant aimé. Tout cela montre bien combien les bandes dessinées de notre enfance nous ont profondément marqués…
Quels sont vos autres souvenirs de lecture ?
Je pense à Michel Vaillant. Plus tard, au lycée, j’ai souvenir que toute ma génération lisait le magazine Pilote… sauf moi. Je suis passé complètement à côté. J’ai bien essayé de m’intéresser au Grand Duduche, mais en vain. Cela peut s’expliquer par le fait que je me sentais déjà isolé parmi mes camarades. Je ne comprenais pas leur monde, ce qu’ils disaient. J’étais déjà à me poser mille questions sur le quotidien qui m’entourait. Attention, je ne dis pas cela pour faire genre ! C’était comme ça… Idem pour le foot. Cela m’a certainement fait rater beaucoup de choses, mais c’est ainsi.
Vous avez tout de même lu Astérix quand il paraissait dans Pilote ?
Astérix c’est Astérix ! Ce n’est pas lié, pour moi, au magazine Pilote. Je le lisais en album, tout comme Lucky Luke.
Connaissez-vous personnellement des auteurs de bande dessinée ?
Par mon métier, j’ai croisé Reiser, le professeur Choron et toute la bande d’Hara-Kiri. J’ai même participé à un roman-photo avec plein de filles à poil partout. C’était marrant ! Reiser était un homme charmant, doux, élégant, bien élevé, gentil, attentionné… On avait les mêmes goûts lui et moi. Et nous échangions beaucoup. Bref, c’est quelqu’un qui m’a beaucoup marqué ! Et quand on voyait à côté la violence de ses dessins, c’était le jour et la nuit ! (Rires.) J’aimais bien cette opposition…
Comment expliquez-vous un tel décalage ?
Je ne sais pas ! On peut comparer ça avec le musicien Keith Richards qui « souffre » des mêmes caractéristiques. Alors que c’est quelqu’un de très gentil et de très sensible, on lui colle l’image d’un pirate… Quand on est timide et que l’on cherche à s’exprimer, on est souvent un peu plus violent que les autres. De manière générale, j’aime les gens qui ont du plaisir à être gentil. C’est le cas de Sempé par exemple, et c’est pour cela que j’ai beaucoup d’affection pour lui. Vous savez, un jour, il a glissé délicatement sa main dans mon cou et cela m’a fait quelque chose… [Alain Souchon a glissé sa main dans mon cou pour m’expliquer le geste de Sempé, et je dois vous avouer qu’étant une de mes idoles, cela m’a fait quelque chose aussi.]
Avez-vous croisé Georges Wolinski lors de votre roman-photo chez Hara-Kiri ?
Bien sûr ! On s’apprécie mutuellement. J’aime ces dessinateurs qui, d’un coup de crayon, expriment des choses très fortes. Il faut un esprit vif, un don pour la synthèse exceptionnel… pour arriver à de telles choses. Le talent de ces gens-là est bien supérieur à bien des écrivains de l’Académie française. Pourtant, tous ne sont pas considérés à leur juste valeur. On vit la même chose pour la chanson qui est estimée par beaucoup comme un art mineur.
Avez-vous, comme pour Reiser, gardé des liens très forts avec un ou plusieurs auteurs de bande dessinée ?
Je suis très lié à Martin Veyron qui est un homme brillant. On se croise beaucoup en Bretagne où nous avons tous les deux une maison. Je suis un fan absolu de son travail. Martin est un homme qui regarde notre monde avec un crayon acéré et un immense humour. Sa façon de raconter des histoires est digne des plus grands réalisateurs de cinéma. Dans son dernier album, Marivaudevilles de jour, on passe d’un plan à un autre à une vitesse incroyable. Il m’envoie régulièrement ses bandes dessinées et je me régale à chaque fois. Elles sont toutes merveilleuses !
Qui regardez-vous d’autres dans les modernes ?
Gérard Lauzier. Il était très drôle. Je pense d’ailleurs qu’il a beaucoup influencé Martin Veyron. Autrement, je regarde beaucoup ce que propose Jacques Tardi. C’est très beau, très esthétique ! Par contre, je n’ai jamais lu Corto Maltese. Je suis même content d’avoir à le lire. J’ai rencontré des filles « maboules » de ce personnage. Elles le vénéraient comme une rock-star.
Quel souvenir gardez-vous du livre de chansons illustrées paru chez Delcourt en 1988 ?
Je ne me souviens plus du tout dans quelles conditions il a été édité. Ils ont dû me demander gentiment, et comme c’était flatteur, j’ai accepté. Mis à part écrire un texte d’introduction, je n’ai pas fait grand-chose. La couverture est encore très belle et quel bonheur de voir tous ces grands noms de la bande dessinée travailler sur mes textes. Quelle récompense !
Un mot avant de nous quitter…
J’aurais aimé être dessinateur ! Cette façon d’être est bouleversante. J’aurais aimé mener cette vie d’ermite bien à l’écart de la lumière. Cette vie où votre création fait rêver des milliers de personnes.

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EDITO
Une ligne éditoriale tournée vers l’aventure
Après une année d’expérience, la ligne éditoriale de L’Immanquable se précise avec la présence de plus en plus forte de bandes dessinées dites d’aventures. Même si le sondage effectué auprès de nos lecteurs nous aide à avancer dans cette voie, force est de constater que c’est sur celle-ci que nous nous étions naturellement engagés.
Le numéro que vous tenez entre les mains abonde en ce sens avec la fin de la prépublication de deux très beaux albums d’aventures commencés le mois dernier, Asgard et BlackStone, et la présence de deux nouvelles séries du même type, un nouveau tome de Bois-Maury par Hermann et Yves H. [Hermann étant désigné comme votre auteur favori, on ne pouvait pas plus vous gâter], et le premier opus d’un concept prometteur, La Lignée, par Laurent Galandon et Olivier Berlion. Même notre jeune série, Antonin Phylifandre, semble s’être mise au diapason en lorgnant vers les grands classiques d’antan.
Nous sommes assez fiers de ce dernier bébé et nous espérons que vous serez sensibles au travail que nous effectuons au quotidien pour que vous puissiez assouvir pleinement votre passion de la bande dessinée.
Frédéric Bosser
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